UNE MÉTHODE

L’élan vital, c’est l’action.

Vous ne pouvez pas

ressentir la chaleur

si vous ne la créez pas,

ne pouvez éprouver

du grand plaisir avant de jouer,

ne pouvez connaître la sérendipité

avant de prendre des risques.

 

Joan Erikson

LA SÉRENDIPITÉ

DÉFINITION


xxe siècle. Emprunté de l’anglais serendipity, nom créé en 1754 par Horace Walpole, à partir du titre du conte oriental Les Trois Princes de Serendip (1557).  

 

Faculté de discerner l’intérêt, la portée d’observations faites par hasard et sortant du cadre initial d’une recherche (on dit mieux Fortuité). La découverte du téflon est un exemple de sérendipité.

 

Le concept de l’année qui fait bonne fortune dans les sciences humaines est un mot impossible à mémoriser. « Sérendipité » ne figure même pas dans les dictionnaires français. Issu de serendipity, il signifie « don de faire des trouvailles ». Le terme, forgé par le collectionneur Horace Walpole en 1754, faisait partie du jargon des bibliomanes anglais

 

Il a migré petit à petit comme concept vers les sciences et la technique, le droit et la politique mais aussi l’art et, tel monsieur Jourdain qui « sérendipite » sans le savoir, la vie quotidienne. Inconnu en France, ce concept a été analysé par le sociologue Robert Merton (1958). C’est la version réactualisée du « quand on ne cherche pas, on trouve ».

 

Christophe Colomb constitue un parfait « sérendipiteur », mais pas Isaac Newton dont l’histoire de pomme est une légende.

 

Le sérendipiteur est la personne qui sait « à un certain moment tirer profit de circonstances imprévues », et surtout ne se laisse pas dominer par le hasard (faux synonyme), énonce la directrice de recherches du CNRS, Danièle Bourcier, coauteure du premier livre sur le sujet en France.

 

La sérendipité est un état d’esprit à cultiver pour faire des trouvailles, mais souvent refoulée par les chercheurs qui ne veulent pas être considérés comme des chercheurs par hasard.

 

L’autre auteur du livre, Pek van Andel, chercheur en sciences médicales à l’université de Groningue (Pays-Bas), vante cette démarche :

dans son pays, les chercheurs ont le droit à leur vendredi pour méditer et se livrer aux délices de la sérendipité.

 

Pek van Andel et Dominique Bourcier,

De la sérendipité. Leçons de l’inattendu,

L’Act mem, 2008.



Ironie

L'ironie veut que la méthode royale pour vivre des découvertes est une anti-méthode, celle qu'on ne maîtrise pas. La sérendipité, ou l'art de rebondir sur des hasards heureux, ne se pilote pas plus que le hasard lui-même ne se prévoit.


La sérendipité, 

c’est rechercher une aiguille

dans une botte de foin 

et y trouver la fille du fermier.

Pek Van Andel


La rencontre fortuite

est comme un trou dans le filet social,

qui nous libère,

nous offre un passage.

Lewis Hyde


QUE TROUVER À CÔTÉ

DE CE QUE L'ON CHERCHE ?


La sérendipité, ou l'art d'utiliser les hasards heureux, ne se pilote pas plus que le hasard.

 

En revanche, une attitude qui permet aux hasards de fructifier, celle qui

1) accepte de s'exposer,

2) remarque l'insolite.

 

Assumer le brio de l'aléatoire, accéder à la coïncidence, filer dans l'orbite de l'événement, ramasser l'imprévu...


Pour le dire autrement

Disponibilité

Les occasions ne manquent pas. C’est nous qui les manquons.

Tibor Fischer

 

Actif

Il existe un degré intermédiaire entre « l'acte » et « l'occasion », celui où l'on provoque, où l'on attire l'occasion.

Franz Kafka


Moulin

Accueillir des erreurs n'est pas contredire le hasard mais le corroborer.

Jorge Luis Borges

 

Nécessaire

Même les éléments fortuits étaient rendus nécessaires par l'action qu'ils exerçaient après coup sur

l'ensemble.

Franz Kafka


Préparé

Dans le champ de l'observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés.

Louis Pasteur

 

Cascade

Si je ne comprends pas Einstein, ça ne fait rien. Ça me fera comprendre autre chose.

Pablo Picasso


Imprévu

J’aime faire répéter les acteurs avec des scènes qui ne sont pas dans le scénario ou qui ne seront pas dans le film car nous essayons d’établir leurs caractères et que pour moi une bonne interprétation c’est savoir réagir.

Jim Jarmusch




CELA ARRIVE

PARTOUT, ET

TOUS LES JOURS.

Par Paul Qwest


En mars 2006, le télescope sous-marin Antares, installé par 2 400 mètres de profondeur au large de Toulon, est connecté pour la première fois. Il a pour but de détecter des neutrinos de très haute énergie venant du ciel de l’hémisphère Sud. Ceux-ci traversent la Terre comme une passoire, sauf quelques chocs rarissimes.

 

Les neuf cents photomultiplicateurs d’Antares, disposés comme des perles espacées sur de gros câbles fixés au fond, attendent que certains neutrinos entrent en collision avec une molécule d’eau, produisant un muon, particule chargée qui émet tra un photon – et c’est lui qu’il faut attraper.

 

Une obscurité profonde est la condition sine qua non pour que ces photons aient une chance d’être vus par l’un ou l’autre capteur. Imaginez la bizarrerie de ce dispositif géant déployé sur le fond de l’océan, sorte d’œil de mouche cubique éclaté sur 13 millions de mètres cubes, cherchant à capter les neutrinos qui surgissent du sol. Il fait très noir à 2 400 mètres, mais pas complètement.

 

De très petits organismes abyssaux peuvent émettre de minimes étincelles de lumière, parfois pour attirer des proies, parfois pour séduire un partenaire de reproduction. Il y a aussi des bactéries des abysses, capables d’émettre de la lumière en continu. Le bruit de fond lumineux est généralement compris entre 40 et 200 kHz et ne gêne pas le télescope. 

Mais en 2009 et 2010, deux bouffées de bioluminescence à 9 000 kHz éblouissent brusquement Antares. De quoi s’agit-il ? Une fiesta chez les mollusques ? Branle-bas de combat pour comprendre le phénomène. Vérifications, hypothèses, mesures connexes. On s’avise que le pic coïncide avec une modification de la température de l’eau et de sa salinité. C’est l’indice d’une relation entre bioluminescence et mouvements de convection à grande échelle.

 

On a fini par comprendre que, lors d’un hiver sec et froid, de grandes quantités d’eau de surface peuvent « couler », emmenant nutriments et oxygène vers le fond, et que ce brusque changement entraîne un boum dans l’activité biologique.

 

C’était bien la fête en bas ! Du coup, la bioluminescence devient elle-même un objet d’étude. Sa mesure pourrait devenir la meilleure méthode pour suivre en continu l’activité de la biomasse en eaux profondes.

 

Première étape : recenser tous les organismes responsables des deux décharges lumineuses observées par Antares. Ensuite, développer une instrumentation spécifique pour continuer l’observation de cette lumière des abysses. On ne sait pas encore si le télescope Antares fera des miracles avec les neutrinos provenant des galaxies lointaines, mais il a révolutionné la détection de l’activité biologique. C’est comme de brandir un filet à papillons et de récolter des vers de terre. 

Si le peintre Miquel Barceló avait jeté d’un bloc les piles de dessins qu’il a retrouvés dans un coin de son atelier au Mali sous prétexte qu’ils étaient bouffés par les termites, il aurait continué à peindre ce qu’il avait décidé de peindre.

 

Mais il les a regardés, bien regardés, et a conclu que les dessins étaient mieux avec les trous que sans les trous. Par la suite, il a mis des piles de papier par terre en vue de se faire aider par les termites. L’ironie veut que la méthode royale pour faire des découvertes soit une antiméthode, celle qu’on ne maîtrise pas.

 

La sérendipité, ou l’art d’utiliser les hasards heureux, ne se pilote pas plus que le hasard lui-même. En revanche, il y a une attitude qui permet aux hasards de fructifier, c’est celle qui

1 accepte de s’exposer,

2 remarque l’insolite.

 

De là, il est possible de voir changer le cours de sa journée, ou de sa vie. Assumer le brio du hasard, accéder à la coïncidence, filer dans l’orbite de l’événement, ramasser l’imprévu, le nez sur sa chance, voir l’événement comme une perle, humer le format de l’occasion, suivre la bille du flipper, accompagner ce qui s’invite, jouer à colin-maillard avec l’inconnu, c’est trouver sans plus attendre. 

 

Nos vies comme événement - page 303